Jean- Marie Jonqua, après
son passionnant entretien avec Kevin Nowlan, vous offre, NOUS offre un long et
très intéressant texte sur son Angoulême, ou en tout l’un de ses Angoulême.
Mise en ligne, bien sûr, en cette période où aurait dû se tenir ledit festival
(remplacé par un Off)
A toi Jean-Marie
C’est lors d’une
discussion avec Laurent Lefeuvre l’année dernière, lors du dernier FIBD
d’Angoulême, que nous évoquâmes un instant des éditions mémorables des temps
anciens. Etant un peu plus âgé que Laurent, je lui parlais d’une édition, en
particulier, qui m’avait beaucoup marqué, celle de 1992. En l’évoquant, je m’aperçus aperçu vite, sur l’instant, que ma mémoire
n’était plus aussi bonne que je le pensais pour décrire, notamment, le panorama
américain du salon de cette année-là. Ayant l’habitude, j’espère, de m’exprimer
beaucoup mieux à l’écrit qu’à l’oral, je me promis de coucher tout cela sur
papier pour lui envoyer un de ces jours.
Aujourd’hui, Angoulême
n’est plus. Que pour un temps, on l’espère, mais en attendant, l’heure est à la
nostalgie. Comment parler mieux de cet Angoulême absent, en creux, cet
Angoulême qui me manque aujourd’hui, qu’en faisant travailler la mémoire ?
Grâce à cette
conversation avec Laurent que j’ai décidé de vous partager, voici donc
aujourd’hui le récit d’un petit voyage d’il y a un tiers de siècle. C’est un
voyage d’où j’ai ramené une malle aux souvenirs, malle que je vais ouvrir
devant vous, avec des photos… garanties sans trucages.
1992. Cette année-là, ce
furent les figures célèbres de Margerin, Morris ou encore Régis Loisel pour son
Peter Pan qui furent récompensés au palmarès. Mais le roi d’Angoulême était
sans aucun doute le président, Gotlib, chouchou des vieux lecteurs et star
consacrée au cours d’apparitions mémorables sur place, dont celle de
l’inauguration de son expo « Euro-Gotlib-land » qui comportait sa
statue, d’une taille de 2 mètres 20 ! (en plus
du socle !) L’affiche du salon de cette année-là, c’était presque celle du couronnement de sa carrière

A l’époque, les bulles
étaient moins grosses qu’elles ne l’étaient l’an passé. Au Champ de Mars, qui
était alors habituellement une gigantesque place dédiée essentiellement au
stationnement, c’étaient deux grosses bulles qui se faisaient face chaque année.
« Nord » et « Sud ». On n’arrêtait pas d’entrer dans l’une et
d’en ressortir pour aller dans l’autre. Tout en haut de la ville, la bulle du
« Nouveau monde » n’était alors pas encore un « L » mais
seulement un « I », et on l’appelait juste « New York », du
nom de sa place de localisation. C’était déjà un petit paradis, déjà l’antre
des petits éditeurs et des fanzines, et où on pouvait aisément resquiller avec
l’aide de copains, grâce aux portes latérales peu gardées (il n’y avait pas
encore de seconde entrée/sortie latérale). A vrai dire, c’était, sur ce dernier
point, une autre époque, puisque, cela vous paraîtra surréaliste, le Salon
offrait… l’accès gratuit dans la décennie précédente ! La vente de billets
d’entrée n’avait commencé que deux ans auparavant, en 1990.
Dans cette époque
pré-internet, les archives du salon l’ont donc aujourd’hui bien oublié, il y
avait déjà un pays invité au Salon international de la BD d’Angoulême et, cette
année 1992, ce furent les Etats-Unis. Le palmarès suivit un peu. Un certain Bill
Watterson remporta le Prix du meilleur album étranger avec un tome de
compilation des strips de Calvin & Hobbes, repris des USA. Ces petits
albums des Presses de la Cité sont restés dans le cœur de nombre de lecteurs de
mon âge, et celui-là avait un titre qui me fait toujours rire
aujourd’hui : « En avant, tête de thon ! ». Il y eut aussi
un prix pour « Le Baron Rouge - Frères ennemis », sorti chez Comics
USA. Signé Georges Pratt, celui-ci s’essayait, dans un très joli album peint, à
reprendre l’Enemy Ace de Joe Kubert. Côté expositions, un certain Robert Crumb,
alors fraîchement installé avec sa femme en France, était mis en valeur par une
exposition qui m’avait alors beaucoup plu : « Le monde selon
Crumb ». C’était l’occasion pour moi de découvrir cet auteur que je
connaissais alors peu.
Avec Crumb, ce sont 175
invités américains que le Festival accueillit cette année-là, disséminés un peu
partout. Je regrette que ma culture comics n’était pas aussi développée alors
qu’elle l’est maintenant car je me serais sans doute régalé à discuter avec
certains participants. Le festival dut sans doute faire face à un afflux
imprévu de nouveaux exposants car une extension (ressemblant plus à une entrée
de chapiteau de cirque qu’autre chose) fut installée à l’entrée de la bulle
Nord et plusieurs américains tentèrent du coup l’expérience du stand sur place.
Je vais maintenant en évoquer quelques-uns.
Cela a déjà été raconté par
quelqu’un ici, aussi je ne m’attarderai pas très longtemps dessus, mais Marvel avait
envoyé une petite délégation à Angoulême, qui se retrouva justement sous
l’extension. Cette délégation était menée par un scénariste alors en pleine
ascension, homme fort du Marvel de ces années-là (1) : l’argentin Fabien
Nicieza. Le stand, certes caverneux, était placé juste dans l’entrée et cette
position stratégique faisait que les visiteurs ne pouvaient pas louper Fabian
Nicieza dans sa démonstration. Il distribuait à la pelle des comics aux
visiteurs, comme on donne des tracs, avec la force et la conviction d’un
bonimenteur de foire. Le contraste de forme de ces comics US (format, papier, qualité
d’impression) alors encore mal connu en France, tranchait avec le contenu
habituel des bulles d’Angoulême, surtout qu’à cette époque-là, l’ex-Lug, Semic
France, n’avait pas encore pris l’habitude de s’installer en résidence chaque
année sur place. Le champ libre dans la représentation du super-héros US à
Angoulême, Nicieza pouvait compter dans ses armes l’atout charme des éditrices
qui l’accompagnaient, avec probablement, sans certitude, au moins Renée
Witterstaetter et Bobbie Chase (qui tapa dans l’œil d’un de mes copains,
lorsqu’il l’atteignit). Nicieza, lui, s’empressa de répondre à toutes mes
questions avant que je puisse atteindre les éditrices. Je lisais The New
Warriors, aussi cela tombait bien pour des questions car il en était le
scénariste, et justement le numéro 18 du titre faisait partie des quatre comics
distribués ce jour-là. Les voici tous :

Je me souviens avoir bien
pesté à la découverte, dans le lot, du Uncanny X-Men #281, un numéro marquant
l’arrivée de Whilce Portacio, numéro que j’avais acheté quelques temps auparavant
à mon comic-store... Encore étudiant, je n’avais pas un gros budget mensuel et
c’est quelque peu peiné que je découvris, aussi, que
nombre de comics finirent dans les quelques poubelles entourant les bulles,
comme le fabuleux Daredevil #300, pinacle et dernier numéro du run de Lee
Weeks. J’ai longtemps mis de côté dans les fonds de ma collection le Bill
& Ted's Excellent Comic Book #1, avant de découvrir de nombreuses années
plus tard que ce n’était pas une si mauvaise lecture (œuvre d’un jeune Evan Dorkin,
inspirée par la comédie de science-fiction « Bill & Ted's Excellent
Adventure » qui lança la carrière d’un certain Keanu Reeves).
A contrario, un autre
stand me permit de me rattraper. Ce fut avec grand plaisir que je découvris que
Tundra faisait partie des présents. A cette époque, Tundra Publishing était une
compagnie mythique pour les amateurs de comics. Fondée par Kevin Eastman et
basée dans le Massachusetts, elle se taillait depuis un an et demi une très
belle réputation avec un catalogue de grande qualité en publiant notamment le
« Cages » de Dave McKean et l’anthologie d’horreur « Taboo » de
Steve Bissette, qui accueillit notamment les premières pages du « From
Hell » d’Alan Moore et Eddie Campbell. Sur leur stand, je ramassais avec quelques étoiles dans les yeux quelques
goodies que j’ai gardés depuis…

… et achetait enfin un
article convoité, le sketchbook de Charles Vess, une de mes idoles à ce
moment-là, sketchbook auquel j’avais renoncé en boutique car il crevait mon budget
avec ses 4 dollars, chose que j’avais regretté. Je fis bien, car au-delà de me
rattraper et d’ajouter enfin un comic de Tundra à ma collection, les voir en
France était une expérience unique. Quelques temps plus tard, la firme signa
son plus grand succès critique : « Understanding Comics: The Invisible Art » de Scott McCloud, et
ce fut aussi… son chant du cygne. La compagnie n’était pas rentable. Elle disparut
en 1993 et ses actifs artistiques furent rachetés.

Mais le stand qui me
marqua le plus fut celui de MU Press, placé à quelques mètres de celui du Monsieur
Loyal Fabian Nicieza. Ses occupants, souvent quelque peu circonspects face à ses
gesticulations, se faisaient discrets. MU Press était un jeune petit éditeur de
l’état de Washington, spécialisé dans les comics alternatifs, et en particulier
des comics d’animaux anthropomorphiques. A cette époque, le genre n’avait pas
acquis les lettres de noblesse qu’il a aujourd’hui avec « Blacksad »
ou « Granville ». Il avait surtout vécu quelques années plus tôt un
très fort revers avec un évènement peu connu chez nous, l’implosion du marché
du comic-book alternatif en noir et blanc entre les années 1986 et 1988, qui
obligeait les éditeurs rescapés ou les nouveaux aventuriers de genre à faire
preuve d’un grand sérieux dans leurs publications (2). Arrivé sur le salon le
vendredi, j’avais repéré leur stand et j’avais réussi à convaincre un copain de
me rejoindre le samedi pour effectuer un raid sur leurs titres, que l’on ne
trouvait alors que très difficilement en comic-shop. Nous ne savions alors pas ce
qui nous attendait.
Sur le stand de MU Press,
il y avait des piles de titres très variés mais aussi des bizarreries au niveau
des étiquettes. Nombre de comics étaient estampillés aussi « Thoughts and
Images » et d’autres, « Antartic Press », montrant que certains
comics avaient… changé d’éditeur en cours de route ?! Très en avant sur le
stand, il y avait notamment le comic-book « Albedo Anthropomorphics ».

Aussi appelé tout
simplement « Albedo », ce comic-book était l’un des porte-étendards
d’un genre nommé « furry » aux USA qui tentait de proposer des
histoires sophistiquées avec des animaux anthropomorphiques, principalement
destinées à un public adulte.
Aujourd’hui, on ne se souvient essentiellement d’Albedo que parce que
les premiers épisodes du Usagi Yojimbo de Stan
Sakai, un des rares
survivants pérennes du genre, furent publiés d’abord dans les pages de numéros Albedo.
Ces numéros, imprimés en petit nombre d’exemplaire, sont donc courus par les
collectionneurs pour le lapin samouraï. C’est bien réducteur et dommage.

Albedo était l’oeuvre d’un
certain Steve Gallaci. Gallaci était un ancien illustrateur technique de l’US
Air Force dans les années 70. En service, il s’intéressa au fandom de la
science-fiction, aux bandes dessinées underground et indépendantes, et à partir
de 1978, il réalisa des fanzines et posa les bases de ce qui allait devenir son
titre. L’expérience militaire de Gallaci lui permit de bâtir la série
principale d’Albedo, « Erma Felna: EDF ». Basée dans un lointain
futur, la bande présentait les aventures spatiales d’animaux anthromorphiques,
des militaires de l’EDF (« Extraplanetary Defense Force »), dont la Fédération
interplanétaire était engagée dans un dur conflit contre une autre fédération, l’IRL,
encline à contrôler l’ensemble de l’espace habité. L’objectif de l’IRL n'était
pas tant de vaincre l’EDF sur le champ de bataille que de saper la viabilité
politique de la Fédération. Autrement dit, l’ILR tentait de contraindre ses
ennemis à combattre de manière à infliger un maximum de dommages collatéraux et
de pertes civiles dans leurs propres rangs. L'ILR espérait ainsi susciter
suffisamment de ressentiment pour affaiblir les structures civiles de la
Fédération et faciliter leur conquête. L’héroïne titulaire, Erma Felna, était
donc un officier de l’EDF qui avait commencé sa carrière durant ce conflit. Dans
les épisodes, en filigrane du conflit, on assistait à ses missions et on
suivait sa vie privée.

Ce qui frappait à la
lecture d’Albedo était la transcription réaliste de la vie et des opérations
des militaires. Gallaci était plutôt doué pour illustrer des véhicules
futuristes bien conçus, ce qui compensait souvent la faiblesse des décors, ou la
forme souvent étrange de son comic-book qui employait, par exemple, des bulles
carrées contenant une abondance de texte au lettrage informatique. Un vrai
plongeon à pieds joints dans une SF clairement hard science, destinée à des
adultes, comprenant régulièrement, en plus du récit, des explications
techniques, des dessins et des schémas.
Le succès d’Albedo chez
son lectorat décida Gallaci à publier de petits TPB de réimpression des
aventures d’Erma, les « Command review ». J’eu la chance de pouvoir
récupérer un numéro sur le stand, ce qui compléta la lecture des numéros de la
série régulière que je récupérai à ce moment-là.
Je ne pus jamais trouver, dans la décennie qui suivit,
d’autres numéros d’Albedo antérieurs à ceux j’avais déjà. Tout juste eu-je la
chance de mettre la main, à Forbidden Planet à Londres, deux ans plus tard, sur
un numéro spécial à la couverture qui est restée dans quelques mémoires.
« Thoughts and
Images » était en fait le nom de la société d’autoédition, puis d’édition
fondée par Gallaci. Vers 1989, quand sa structure cessa d’être viable,
probablement parce qu’elle avait fini par souffrir de « l’implosion »
qui avait frappé ces petits éditeurs en noir et blanc, Gallaci et ses autres
créateurs cherchèrent des éditeurs stables qui soient à la fois capables
d’assurer la continuité de publication et la distribution de leurs séries, mais
qui soient aussi compatibles en termes de ligne éditoriale. Ils choisirent MU
Press et Antartic Press.
Parmi les titres de
« Thoughts and Images » qui migrèrent chez MU Press, se trouvait un
comic qui repartit chez moi de manière presque fortuite car je ne le l’avais
pas choisi (j’y reviendrai), l’étrange « Desert Peach » de Donna
Barr. Situé durant la Seconde Guerre Mondiale, le comic de Donna Barr mettait
en scène un jeune frère fictif du maréchal de campagne allemand Erwin Rommel,
lorsque celui-ci dirigeait le corps expéditionnaire allemand en Afrique du Nord, l'Afrikakorps. Le
titre était bien sûr une parodie du surnom qui avait été donné à Rommel durant
cette période : « The Desert fox », le « Renard du
Désert ». J’avoue que la vision de la couverture du premier numéro,
présentant le héros Manfred Pfirsich Marie Rommel, protagoniste ouvertement
homosexuel, me donna quelques sueurs froides quant au contenu…

En fait, la lecture fut
plutôt très vite une bonne surprise. Si le comic de Donna Barr est souvent
reconnu aujourd’hui comme une œuvre pionnière dans la représentation des thèmes
LGBTQ et, donc culte, c’est oublier qu’il présentait aussi un savant mélange de
sérieux et d’humour, de profondeur psychologique, de traitement décalé de la
Seconde Guerre mondiale (et de la guerre en général).
Par la diversité des
protagonistes et des situations, nombre de numéros rappelaient les aventures
jouissives des planqués de M.A.S.H. (le film culte et la série) un cran plus
politiquement incorrect plus loin.
Donna Barr su faire perdurer,
sur plusieurs éditeurs, puis sous différentes formes, son œuvre sur plus de 20
ans.
Sur la table du stand,
mon œil s’attarda enfin sur le titre le plus attrayant de tous : le
« Xanadu » de Vicky Wyman. Sous des couvertures trompeuses au look un
peu amateur et aux couleurs surchargées, se trouvait un très beau comic-book en
noir et blanc.
Je fus conquis dès les premières pages par la
grâce des dessins de Vicky Wyman. Même si le trait est aujourd’hui un peu daté,
l’élégance du rendu des personnages et leur caractère très expressif font que
ces pages me paraissent toujours appartenir aux plus belles du genre
anthropomorphique, pouvant rivaliser, par exemple, avec les meilleures années
d’un Reed Waller (Omaha the cat dancer).

« Xanadu »
était un titre peuplé d’animaux anthropomorphiques, vivant dans un empire
imaginaire, agréablement typé Renaissance, une société de castes où des
créatures mythiques (licornes et dragons, par exemple), formaient la noblesse,
et l’équivalent de nos animaux domestiques (chats et chiens, par exemple), la
caste la plus basse, au service des notables. Le titre mêlait les ingrédients
classiques du Sword and Sorcery avec une critique sociale d’un univers
richement construit, de la romance et aussi un zeste d’érotisme. Ce dernier élément
déconcerta parfois les lecteurs, qui voyaient plus la part humaine que la part
animale des personnages, en particulier chez les héros. Je récupérais, ce jour-là,
la presque totalité de la minisérie d’origine, aujourd’hui connue sous le nom
de « Thief of Hearts » tout en délaissant le seul numéro au prix paradoxalement
très élevé sur la table. C’était un one-shot qui fit suite à la minisérie,
connu sous le nom de « Xanadu Color Special » et son prix
s’expliquait sans doute qu’il était sur le stand une pièce bizarrement rapportée,
car publiée chez un autre éditeur indépendant plus conventionnel de l’époque
(Eclipse) et sans lien avec MU Press ou Antartic Press. Mais que diable
faisait-il sur la table ? Les stocks personnels de l’autrice, pourtant non
présente sur place ? En tout cas, il me fallut près de vingt ans pour
remettre la main sur ce numéro, que je délaissais ici.

Vicky Wyman était une
illustratrice de la scène fandom de Baltimore et ses environs. Elle produisait
des illustrations, couvertures et récits jusqu’à qu’elle finisse par développer
sa propre série, « Xanadu ». Initialement publiée chez Thoughts and
Images, sa minisérie, que j’avais donc dans les mains, fut republiée chez MU
Press en recueil. Elle réalisa une deuxième minisérie quelques années plus
tard, « Across Diamond Seas ». Elle-aussi fut rassemblée en recueil
chez ce même éditeur. Malheureusement, sa volonté de s’investir profondément
dans sa série pour en assurer la publication, malgré des difficultés de
production récurrentes, lui couta énormément, sur le plan financier puis sur le
plan personnel. Elle dut concéder partiellement les droits de Xanadu à ses
partenaires éditoriaux et, insuffisamment payée pour son travail, elle finit
par devoir laisser de côté sa création, sans pouvoir achever un troisième grand
récit : « In Golden Skies ». Elle décéda prématurément à 65 ans
en 2018 d’un cancer intestinal, après plusieurs graves autres évènements
personnels tous plus tristes les uns que les autres. Depuis, les droits
demeurés bloqués entre les ayants-droits restants laissent à penser que son
œuvre ne sera jamais republiée. Vicky Wyman et Xanadu restent donc invisibles
pour une nouvelle génération de lecteurs qui aurait pu les découvrir. Elle est,
à mes yeux, une artiste américaine aux qualités notables aujourd’hui totalement
oubliée, sauf dans le giron des vieux fans de comics d’animaux anthropomorphiques,
giron qui semble être toujours aujourd’hui, aux USA… un ghetto.
Si Vicky Wyman n’était
pas sur le stand, une autre illustratrice de la scène anthropomorphique
américaine, y était, elle, présente : Monika Livingston.
Cette illustratrice de
Portland fit quelques incursions dans le monde des comics dans ces années-là,
encrant notamment quelques épisodes d’Albedo. Le copain qui m’accompagnait et
moi, nous flashèrent sur ses portfolios contenant des reproductions de ses
illustrations, dont certaines étaient
des tirages numérotés et signés.
Puisque nous avions déjà
mis de côté pas mal de comics à acheter, Monika Livingston fit un geste qui
nous étonna. Elle nous indiqua en désignant ses illustrations :
« Prenez-en, c’est gratuit ». Voyant notamment les signés et
numérotés, nous ne voulûmes pas abuser et proposâmes de les payer, et du coup,
elle nous dit… d’en prendre beaucoup plus !
J’en achetais pour moi et
ma copine de l’époque, en me disant que cela pourrait lui plaire, et mon copain
beaucoup aussi. Je souris en les revoyant. Cela faisait quelques années que je
ne les avais pas vues, enterrées qu’elles étaient dans un portfolio.

Au moment de passer à la
caisse, une autre surprise nous attendit. Le chef de la délégation nous indiqua
à son tour : « prenez d’autres comics, et beaucoup, n’hésitez
pas ! Tenez ceux-là, par exemple, ou ceux-là ». Une hallucination
totale. C’est ainsi que je ramenais entres autres au moins 8 numéros de The
Desert Peach ou des numéros d’Albedo en double, sans me poser la question de
savoir si le gars qui nous offrait ce nouveau cadeau n’était pas Steve Gallaci
lui-même (si j’avais su, je lui aurai demandé un sketch d’Erma Felna en prime).
Mon pote récupéra de son côté tous les numéros de la minisérie « Balance
of power » de Paula Shoudy et Mike Raabe ou encore des numéros d’une anthologie
anthropomorphique plus connue que cette minisérie, « Furrlough ». Nous
revînmes chez nous avec plus d’un kilo de comics chacun... Pourquoi tant de
générosité ? Je me suis dit, des années plus tard, que les gens de MU
n’avaient sans doute pas fait de grandes recettes à Angoulême. On était déjà le
samedi après-midi quand nous partîmes à l’abordage de leur stand et la
perspective de reboucler leurs stocks d’inventaire invendus dans leurs valises,
le lendemain, devait déjà les chagriner. Aussi l’arrivée de deux grands ados
motivés avait dû sans doute les motiver. « Let them be happy » ?
De retour dans mes terres
après le festival, cette générosité me décida de faire un geste à mon tour. Je
m’abonnais tant bien que mal, à mon comic-shop, aux deux seules séries
régulières accessibles de l’éditeur pour les soutenir (Albedo et The Desert
Peach). Mon comic-shop me dit qu’il essaierait de faire ce qu’il pouvait, mais
que cela serait surement casse-pied et complexe. Et du coup, de manière
sporadique, durant les deux ans qui suivirent, je reçus les numéros des titres
jusqu’à ce que mon comic-shop jette l’éponge. Le tirage était déjà faible pour
les USA, alors pensez donc pour les ventes à l’international…
1992 fut sans doute pour
moi l’année la plus riche de la représentation américaine au Salon de la BD
d’Angoulême. Une représentation alors sans filtre et sans intermédiaire. Il
fallut attendre quelques années plus tard, dans les années 90, pour voir Semic
s’installer durablement, puis Marvel France ensuite, pour qu’on ait
régulièrement chaque année sur le festival des invités US, et en nombre
raisonnable. L’exception exotique devint alors une habitude. L’habitude
créa les longues files d’attente, les tickets et les tombolas des années 2000. Chose
étonnante, avant l’arrivée de Marvel France, Marvel USA revint de nouveau une
année, de manière moins tape à l’œil cette fois, en 1995, si je me souviens
bien. Ceci entraina une certaine confusion, Semic n’ayant même pas été informé
de la venue des Américains sur place. Chez les éditrices françaises de
l’époque, c’était la stupeur et l’incompréhension car, alors, le catalogue
Semic était rempli de traductions Marvel, puisque les publications historiques
comme Strange et consorts tournaient encore à plein régime sous leur forme
d’origine.
Mais je tends à retomber
dans le chagrin, là... Haut les cœurs ! Il est temps maintenant pour moi
de ranger les souvenirs dans leur malle, et les vieux comics dans leurs mylars.
En avant, tête de thon,
et vivement l’année prochaine, qu’Angoulême soit de nouveau là !
Jean-Marie Jonqua
(1) Comme la compagnie en
a eu régulièrement dans les décades récentes, me direz-vous (Millar, Whedon,
Bendis, etc…)
(2) Le phénomène
« Tortues Ninja », avec la sortie du Teenage Mutant Ninja Turtles #1
de Mirage en 1984 déclencha, par son succès, un phénomène spéculatif qui attira
nombre d’imitateurs. Les comics indépendants en noir et blanc se mirent à
exploser en nombre dans les années 1984-1986, encouragés par les distributeurs qui
avançaient de l’argent à des éditeurs inexpérimentés et les boutiques qui
commandaient en nombre des titres qu’ils ne lisaient pas. Cette bulle
spéculative explosa dans les années qui suivirent, mais des vieux fans
américains se souviennent encore aujourd’hui avec émotion des quelques titres
bizarres qu’ils découvrirent durant cette période (Hi Michael!).