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jeudi 29 janvier 2026

Quel Angoulême?

 

Jean- Marie Jonqua, après son passionnant entretien avec Kevin Nowlan, vous offre, NOUS offre un long et très intéressant texte sur son Angoulême, ou en tout l’un de ses Angoulême. Mise en ligne, bien sûr, en cette période où aurait dû se tenir ledit festival (remplacé par un Off)

A toi Jean-Marie 

 

C’est lors d’une discussion avec Laurent Lefeuvre l’année dernière, lors du dernier FIBD d’Angoulême, que nous évoquâmes un instant des éditions mémorables des temps anciens. Etant un peu plus âgé que Laurent, je lui parlais d’une édition, en particulier, qui m’avait beaucoup marqué, celle de 1992. En l’évoquant, je m’aperçus aperçu vite, sur l’instant, que ma mémoire n’était plus aussi bonne que je le pensais pour décrire, notamment, le panorama américain du salon de cette année-là. Ayant l’habitude, j’espère, de m’exprimer beaucoup mieux à l’écrit qu’à l’oral, je me promis de coucher tout cela sur papier pour lui envoyer un de ces jours.

Aujourd’hui, Angoulême n’est plus. Que pour un temps, on l’espère, mais en attendant, l’heure est à la nostalgie. Comment parler mieux de cet Angoulême absent, en creux, cet Angoulême qui me manque aujourd’hui, qu’en faisant travailler la mémoire ?

Grâce à cette conversation avec Laurent que j’ai décidé de vous partager, voici donc aujourd’hui le récit d’un petit voyage d’il y a un tiers de siècle. C’est un voyage d’où j’ai ramené une malle aux souvenirs, malle que je vais ouvrir devant vous, avec des photos… garanties sans trucages.

 

1992. Cette année-là, ce furent les figures célèbres de Margerin, Morris ou encore Régis Loisel pour son Peter Pan qui furent récompensés au palmarès. Mais le roi d’Angoulême était sans aucun doute le président, Gotlib, chouchou des vieux lecteurs et star consacrée au cours d’apparitions mémorables sur place, dont celle de l’inauguration de son expo « Euro-Gotlib-land » qui comportait sa statue, d’une taille de 2 mètres 20 ! (en plus du socle !) L’affiche du salon de cette année-là, c’était presque celle du couronnement de sa carrière

A l’époque, les bulles étaient moins grosses qu’elles ne l’étaient l’an passé. Au Champ de Mars, qui était alors habituellement une gigantesque place dédiée essentiellement au stationnement, c’étaient deux grosses bulles qui se faisaient face chaque année. « Nord » et « Sud ». On n’arrêtait pas d’entrer dans l’une et d’en ressortir pour aller dans l’autre. Tout en haut de la ville, la bulle du « Nouveau monde » n’était alors pas encore un « L » mais seulement un « I », et on l’appelait juste « New York », du nom de sa place de localisation. C’était déjà un petit paradis, déjà l’antre des petits éditeurs et des fanzines, et où on pouvait aisément resquiller avec l’aide de copains, grâce aux portes latérales peu gardées (il n’y avait pas encore de seconde entrée/sortie latérale). A vrai dire, c’était, sur ce dernier point, une autre époque, puisque, cela vous paraîtra surréaliste, le Salon offrait… l’accès gratuit dans la décennie précédente ! La vente de billets d’entrée n’avait commencé que deux ans auparavant, en 1990.

Dans cette époque pré-internet, les archives du salon l’ont donc aujourd’hui bien oublié, il y avait déjà un pays invité au Salon international de la BD d’Angoulême et, cette année 1992, ce furent les Etats-Unis. Le palmarès suivit un peu. Un certain Bill Watterson remporta le Prix du meilleur album étranger avec un tome de compilation des strips de Calvin & Hobbes, repris des USA. Ces petits albums des Presses de la Cité sont restés dans le cœur de nombre de lecteurs de mon âge, et celui-là avait un titre qui me fait toujours rire aujourd’hui : « En avant, tête de thon ! ». Il y eut aussi un prix pour « Le Baron Rouge - Frères ennemis », sorti chez Comics USA. Signé Georges Pratt, celui-ci s’essayait, dans un très joli album peint, à reprendre l’Enemy Ace de Joe Kubert. Côté expositions, un certain Robert Crumb, alors fraîchement installé avec sa femme en France, était mis en valeur par une exposition qui m’avait alors beaucoup plu : « Le monde selon Crumb ». C’était l’occasion pour moi de découvrir cet auteur que je connaissais alors peu.

Avec Crumb, ce sont 175 invités américains que le Festival accueillit cette année-là, disséminés un peu partout. Je regrette que ma culture comics n’était pas aussi développée alors qu’elle l’est maintenant car je me serais sans doute régalé à discuter avec certains participants. Le festival dut sans doute faire face à un afflux imprévu de nouveaux exposants car une extension (ressemblant plus à une entrée de chapiteau de cirque qu’autre chose) fut installée à l’entrée de la bulle Nord et plusieurs américains tentèrent du coup l’expérience du stand sur place. Je vais maintenant en évoquer quelques-uns.

Cela a déjà été raconté par quelqu’un ici, aussi je ne m’attarderai pas très longtemps dessus, mais Marvel avait envoyé une petite délégation à Angoulême, qui se retrouva justement sous l’extension. Cette délégation était menée par un scénariste alors en pleine ascension, homme fort du Marvel de ces années-là (1) : l’argentin Fabien Nicieza. Le stand, certes caverneux, était placé juste dans l’entrée et cette position stratégique faisait que les visiteurs ne pouvaient pas louper Fabian Nicieza dans sa démonstration. Il distribuait à la pelle des comics aux visiteurs, comme on donne des tracs, avec la force et la conviction d’un bonimenteur de foire. Le contraste de forme de ces comics US (format, papier, qualité d’impression) alors encore mal connu en France, tranchait avec le contenu habituel des bulles d’Angoulême, surtout qu’à cette époque-là, l’ex-Lug, Semic France, n’avait pas encore pris l’habitude de s’installer en résidence chaque année sur place. Le champ libre dans la représentation du super-héros US à Angoulême, Nicieza pouvait compter dans ses armes l’atout charme des éditrices qui l’accompagnaient, avec probablement, sans certitude, au moins Renée Witterstaetter et Bobbie Chase (qui tapa dans l’œil d’un de mes copains, lorsqu’il l’atteignit). Nicieza, lui, s’empressa de répondre à toutes mes questions avant que je puisse atteindre les éditrices. Je lisais The New Warriors, aussi cela tombait bien pour des questions car il en était le scénariste, et justement le numéro 18 du titre faisait partie des quatre comics distribués ce jour-là. Les voici tous :


Je me souviens avoir bien pesté à la découverte, dans le lot, du Uncanny X-Men #281, un numéro marquant l’arrivée de Whilce Portacio, numéro que j’avais acheté quelques temps auparavant à mon comic-store... Encore étudiant, je n’avais pas un gros budget mensuel et c’est quelque peu peiné que je découvris, aussi, que nombre de comics finirent dans les quelques poubelles entourant les bulles, comme le fabuleux Daredevil #300, pinacle et dernier numéro du run de Lee Weeks. J’ai longtemps mis de côté dans les fonds de ma collection le Bill & Ted's Excellent Comic Book #1, avant de découvrir de nombreuses années plus tard que ce n’était pas une si mauvaise lecture (œuvre d’un jeune Evan Dorkin, inspirée par la comédie de science-fiction « Bill & Ted's Excellent Adventure » qui lança la carrière d’un certain Keanu Reeves).

A contrario, un autre stand me permit de me rattraper. Ce fut avec grand plaisir que je découvris que Tundra faisait partie des présents. A cette époque, Tundra Publishing était une compagnie mythique pour les amateurs de comics. Fondée par Kevin Eastman et basée dans le Massachusetts, elle se taillait depuis un an et demi une très belle réputation avec un catalogue de grande qualité en publiant notamment le « Cages » de Dave McKean et l’anthologie d’horreur « Taboo » de Steve Bissette, qui accueillit notamment les premières pages du « From Hell » d’Alan Moore et Eddie Campbell. Sur leur stand, je ramassais avec quelques étoiles dans les yeux quelques goodies que j’ai gardés depuis…


… et achetait enfin un article convoité, le sketchbook de Charles Vess, une de mes idoles à ce moment-là, sketchbook auquel j’avais renoncé en boutique car il crevait mon budget avec ses 4 dollars, chose que j’avais regretté. Je fis bien, car au-delà de me rattraper et d’ajouter enfin un comic de Tundra à ma collection, les voir en France était une expérience unique. Quelques temps plus tard, la firme signa son plus grand succès critique : « Understanding Comics: The Invisible Art » de Scott McCloud, et ce fut aussi… son chant du cygne. La compagnie n’était pas rentable. Elle disparut en 1993 et ses actifs artistiques furent rachetés.


Mais le stand qui me marqua le plus fut celui de MU Press, placé à quelques mètres de celui du Monsieur Loyal Fabian Nicieza. Ses occupants, souvent quelque peu circonspects face à ses gesticulations, se faisaient discrets. MU Press était un jeune petit éditeur de l’état de Washington, spécialisé dans les comics alternatifs, et en particulier des comics d’animaux anthropomorphiques. A cette époque, le genre n’avait pas acquis les lettres de noblesse qu’il a aujourd’hui avec « Blacksad » ou « Granville ». Il avait surtout vécu quelques années plus tôt un très fort revers avec un évènement peu connu chez nous, l’implosion du marché du comic-book alternatif en noir et blanc entre les années 1986 et 1988, qui obligeait les éditeurs rescapés ou les nouveaux aventuriers de genre à faire preuve d’un grand sérieux dans leurs publications (2). Arrivé sur le salon le vendredi, j’avais repéré leur stand et j’avais réussi à convaincre un copain de me rejoindre le samedi pour effectuer un raid sur leurs titres, que l’on ne trouvait alors que très difficilement en comic-shop. Nous ne savions alors pas ce qui nous attendait.

Sur le stand de MU Press, il y avait des piles de titres très variés mais aussi des bizarreries au niveau des étiquettes. Nombre de comics étaient estampillés aussi « Thoughts and Images » et d’autres, « Antartic Press », montrant que certains comics avaient… changé d’éditeur en cours de route ?! Très en avant sur le stand, il y avait notamment le comic-book « Albedo Anthropomorphics ».


Aussi appelé tout simplement « Albedo », ce comic-book était l’un des porte-étendards d’un genre nommé « furry » aux USA qui tentait de proposer des histoires sophistiquées avec des animaux anthropomorphiques, principalement destinées à un public adulte.  Aujourd’hui, on ne se souvient essentiellement d’Albedo que parce que les premiers épisodes du Usagi Yojimbo de Stan Sakai, un des rares survivants pérennes du genre, furent publiés d’abord dans les pages de numéros Albedo. Ces numéros, imprimés en petit nombre d’exemplaire, sont donc courus par les collectionneurs pour le lapin samouraï. C’est bien réducteur et dommage.


Albedo était l’oeuvre d’un certain Steve Gallaci. Gallaci était un ancien illustrateur technique de l’US Air Force dans les années 70. En service, il s’intéressa au fandom de la science-fiction, aux bandes dessinées underground et indépendantes, et à partir de 1978, il réalisa des fanzines et posa les bases de ce qui allait devenir son titre. L’expérience militaire de Gallaci lui permit de bâtir la série principale d’Albedo, « Erma Felna: EDF ». Basée dans un lointain futur, la bande présentait les aventures spatiales d’animaux anthromorphiques, des militaires de l’EDF (« Extraplanetary Defense Force »), dont la Fédération interplanétaire était engagée dans un dur conflit contre une autre fédération, l’IRL, encline à contrôler l’ensemble de l’espace habité. L’objectif de l’IRL n'était pas tant de vaincre l’EDF sur le champ de bataille que de saper la viabilité politique de la Fédération. Autrement dit, l’ILR tentait de contraindre ses ennemis à combattre de manière à infliger un maximum de dommages collatéraux et de pertes civiles dans leurs propres rangs. L'ILR espérait ainsi susciter suffisamment de ressentiment pour affaiblir les structures civiles de la Fédération et faciliter leur conquête. L’héroïne titulaire, Erma Felna, était donc un officier de l’EDF qui avait commencé sa carrière durant ce conflit. Dans les épisodes, en filigrane du conflit, on assistait à ses missions et on suivait sa vie privée.


Ce qui frappait à la lecture d’Albedo était la transcription réaliste de la vie et des opérations des militaires. Gallaci était plutôt doué pour illustrer des véhicules futuristes bien conçus, ce qui compensait souvent la faiblesse des décors, ou la forme souvent étrange de son comic-book qui employait, par exemple, des bulles carrées contenant une abondance de texte au lettrage informatique. Un vrai plongeon à pieds joints dans une SF clairement hard science, destinée à des adultes, comprenant régulièrement, en plus du récit, des explications techniques, des dessins et des schémas.


Le succès d’Albedo chez son lectorat décida Gallaci à publier de petits TPB de réimpression des aventures d’Erma, les « Command review ». J’eu la chance de pouvoir récupérer un numéro sur le stand, ce qui compléta la lecture des numéros de la série régulière que je récupérai à ce moment-là.


Je ne pus jamais trouver, dans la décennie qui suivit, d’autres numéros d’Albedo antérieurs à ceux j’avais déjà. Tout juste eu-je la chance de mettre la main, à Forbidden Planet à Londres, deux ans plus tard, sur un numéro spécial à la couverture qui est restée dans quelques mémoires.


« Thoughts and Images » était en fait le nom de la société d’autoédition, puis d’édition fondée par Gallaci.  Vers 1989, quand sa structure cessa d’être viable, probablement parce qu’elle avait fini par souffrir de « l’implosion » qui avait frappé ces petits éditeurs en noir et blanc, Gallaci et ses autres créateurs cherchèrent des éditeurs stables qui soient à la fois capables d’assurer la continuité de publication et la distribution de leurs séries, mais qui soient aussi compatibles en termes de ligne éditoriale. Ils choisirent MU Press et Antartic Press.

Parmi les titres de « Thoughts and Images » qui migrèrent chez MU Press, se trouvait un comic qui repartit chez moi de manière presque fortuite car je ne le l’avais pas choisi (j’y reviendrai), l’étrange « Desert Peach » de Donna Barr. Situé durant la Seconde Guerre Mondiale, le comic de Donna Barr mettait en scène un jeune frère fictif du maréchal de campagne allemand Erwin Rommel, lorsque celui-ci dirigeait le corps expéditionnaire allemand en Afrique du Nord, l'Afrikakorps. Le titre était bien sûr une parodie du surnom qui avait été donné à Rommel durant cette période : « The Desert fox », le « Renard du Désert ». J’avoue que la vision de la couverture du premier numéro, présentant le héros Manfred Pfirsich Marie Rommel, protagoniste ouvertement homosexuel, me donna quelques sueurs froides quant au contenu…


En fait, la lecture fut plutôt très vite une bonne surprise. Si le comic de Donna Barr est souvent reconnu aujourd’hui comme une œuvre pionnière dans la représentation des thèmes LGBTQ et, donc culte, c’est oublier qu’il présentait aussi un savant mélange de sérieux et d’humour, de profondeur psychologique, de traitement décalé de la Seconde Guerre mondiale (et de la guerre en général).


Par la diversité des protagonistes et des situations, nombre de numéros rappelaient les aventures jouissives des planqués de M.A.S.H. (le film culte et la série) un cran plus politiquement incorrect plus loin.


Donna Barr su faire perdurer, sur plusieurs éditeurs, puis sous différentes formes, son œuvre sur plus de 20 ans.

Sur la table du stand, mon œil s’attarda enfin sur le titre le plus attrayant de tous : le « Xanadu » de Vicky Wyman. Sous des couvertures trompeuses au look un peu amateur et aux couleurs surchargées, se trouvait un très beau comic-book en noir et blanc.


 Je fus conquis dès les premières pages par la grâce des dessins de Vicky Wyman. Même si le trait est aujourd’hui un peu daté, l’élégance du rendu des personnages et leur caractère très expressif font que ces pages me paraissent toujours appartenir aux plus belles du genre anthropomorphique, pouvant rivaliser, par exemple, avec les meilleures années d’un Reed Waller (Omaha the cat dancer).

 


« Xanadu » était un titre peuplé d’animaux anthropomorphiques, vivant dans un empire imaginaire, agréablement typé Renaissance, une société de castes où des créatures mythiques (licornes et dragons, par exemple), formaient la noblesse, et l’équivalent de nos animaux domestiques (chats et chiens, par exemple), la caste la plus basse, au service des notables. Le titre mêlait les ingrédients classiques du Sword and Sorcery avec une critique sociale d’un univers richement construit, de la romance et aussi un zeste d’érotisme. Ce dernier élément déconcerta parfois les lecteurs, qui voyaient plus la part humaine que la part animale des personnages, en particulier chez les héros. Je récupérais, ce jour-là, la presque totalité de la minisérie d’origine, aujourd’hui connue sous le nom de « Thief of Hearts » tout en délaissant le seul numéro au prix paradoxalement très élevé sur la table. C’était un one-shot qui fit suite à la minisérie, connu sous le nom de « Xanadu Color Special » et son prix s’expliquait sans doute qu’il était sur le stand une pièce bizarrement rapportée, car publiée chez un autre éditeur indépendant plus conventionnel de l’époque (Eclipse) et sans lien avec MU Press ou Antartic Press. Mais que diable faisait-il sur la table ? Les stocks personnels de l’autrice, pourtant non présente sur place ? En tout cas, il me fallut près de vingt ans pour remettre la main sur ce numéro, que je délaissais ici.


Vicky Wyman était une illustratrice de la scène fandom de Baltimore et ses environs. Elle produisait des illustrations, couvertures et récits jusqu’à qu’elle finisse par développer sa propre série, « Xanadu ». Initialement publiée chez Thoughts and Images, sa minisérie, que j’avais donc dans les mains, fut republiée chez MU Press en recueil. Elle réalisa une deuxième minisérie quelques années plus tard, « Across Diamond Seas ». Elle-aussi fut rassemblée en recueil chez ce même éditeur. Malheureusement, sa volonté de s’investir profondément dans sa série pour en assurer la publication, malgré des difficultés de production récurrentes, lui couta énormément, sur le plan financier puis sur le plan personnel. Elle dut concéder partiellement les droits de Xanadu à ses partenaires éditoriaux et, insuffisamment payée pour son travail, elle finit par devoir laisser de côté sa création, sans pouvoir achever un troisième grand récit : « In Golden Skies ». Elle décéda prématurément à 65 ans en 2018 d’un cancer intestinal, après plusieurs graves autres évènements personnels tous plus tristes les uns que les autres. Depuis, les droits demeurés bloqués entre les ayants-droits restants laissent à penser que son œuvre ne sera jamais republiée. Vicky Wyman et Xanadu restent donc invisibles pour une nouvelle génération de lecteurs qui aurait pu les découvrir. Elle est, à mes yeux, une artiste américaine aux qualités notables aujourd’hui totalement oubliée, sauf dans le giron des vieux fans de comics d’animaux anthropomorphiques, giron qui semble être toujours aujourd’hui, aux USA… un ghetto.

Si Vicky Wyman n’était pas sur le stand, une autre illustratrice de la scène anthropomorphique américaine, y était, elle, présente : Monika Livingston.


Cette illustratrice de Portland fit quelques incursions dans le monde des comics dans ces années-là, encrant notamment quelques épisodes d’Albedo. Le copain qui m’accompagnait et moi, nous flashèrent sur ses portfolios contenant des reproductions de ses illustrations,  dont certaines étaient des tirages numérotés et signés.


Puisque nous avions déjà mis de côté pas mal de comics à acheter, Monika Livingston fit un geste qui nous étonna. Elle nous indiqua en désignant ses illustrations : « Prenez-en, c’est gratuit ». Voyant notamment les signés et numérotés, nous ne voulûmes pas abuser et proposâmes de les payer, et du coup, elle nous dit… d’en prendre beaucoup plus !


J’en achetais pour moi et ma copine de l’époque, en me disant que cela pourrait lui plaire, et mon copain beaucoup aussi. Je souris en les revoyant. Cela faisait quelques années que je ne les avais pas vues, enterrées qu’elles étaient dans un portfolio.


Au moment de passer à la caisse, une autre surprise nous attendit. Le chef de la délégation nous indiqua à son tour : « prenez d’autres comics, et beaucoup, n’hésitez pas ! Tenez ceux-là, par exemple, ou ceux-là ». Une hallucination totale. C’est ainsi que je ramenais entres autres au moins 8 numéros de The Desert Peach ou des numéros d’Albedo en double, sans me poser la question de savoir si le gars qui nous offrait ce nouveau cadeau n’était pas Steve Gallaci lui-même (si j’avais su, je lui aurai demandé un sketch d’Erma Felna en prime). Mon pote récupéra de son côté tous les numéros de la minisérie « Balance of power » de Paula Shoudy et Mike Raabe ou encore des numéros d’une anthologie anthropomorphique plus connue que cette minisérie, « Furrlough ». Nous revînmes chez nous avec plus d’un kilo de comics chacun... Pourquoi tant de générosité ? Je me suis dit, des années plus tard, que les gens de MU n’avaient sans doute pas fait de grandes recettes à Angoulême. On était déjà le samedi après-midi quand nous partîmes à l’abordage de leur stand et la perspective de reboucler leurs stocks d’inventaire invendus dans leurs valises, le lendemain, devait déjà les chagriner. Aussi l’arrivée de deux grands ados motivés avait dû sans doute les motiver.  « Let them be happy » ?

De retour dans mes terres après le festival, cette générosité me décida de faire un geste à mon tour. Je m’abonnais tant bien que mal, à mon comic-shop, aux deux seules séries régulières accessibles de l’éditeur pour les soutenir (Albedo et The Desert Peach). Mon comic-shop me dit qu’il essaierait de faire ce qu’il pouvait, mais que cela serait surement casse-pied et complexe. Et du coup, de manière sporadique, durant les deux ans qui suivirent, je reçus les numéros des titres jusqu’à ce que mon comic-shop jette l’éponge. Le tirage était déjà faible pour les USA, alors pensez donc pour les ventes à l’international…

 

1992 fut sans doute pour moi l’année la plus riche de la représentation américaine au Salon de la BD d’Angoulême. Une représentation alors sans filtre et sans intermédiaire. Il fallut attendre quelques années plus tard, dans les années 90, pour voir Semic s’installer durablement, puis Marvel France ensuite, pour qu’on ait régulièrement chaque année sur le festival des invités US, et en nombre raisonnable. L’exception exotique devint alors une habitude. L’habitude créa les longues files d’attente, les tickets et les tombolas des années 2000. Chose étonnante, avant l’arrivée de Marvel France, Marvel USA revint de nouveau une année, de manière moins tape à l’œil cette fois, en 1995, si je me souviens bien. Ceci entraina une certaine confusion, Semic n’ayant même pas été informé de la venue des Américains sur place. Chez les éditrices françaises de l’époque, c’était la stupeur et l’incompréhension car, alors, le catalogue Semic était rempli de traductions Marvel, puisque les publications historiques comme Strange et consorts tournaient encore à plein régime sous leur forme d’origine.

Mais je tends à retomber dans le chagrin, là... Haut les cœurs ! Il est temps maintenant pour moi de ranger les souvenirs dans leur malle, et les vieux comics dans leurs mylars.

En avant, tête de thon, et vivement l’année prochaine, qu’Angoulême soit de nouveau là !

Jean-Marie Jonqua

 

 

(1) Comme la compagnie en a eu régulièrement dans les décades récentes, me direz-vous (Millar, Whedon, Bendis, etc…)

(2) Le phénomène « Tortues Ninja », avec la sortie du Teenage Mutant Ninja Turtles #1 de Mirage en 1984 déclencha, par son succès, un phénomène spéculatif qui attira nombre d’imitateurs. Les comics indépendants en noir et blanc se mirent à exploser en nombre dans les années 1984-1986, encouragés par les distributeurs qui avançaient de l’argent à des éditeurs inexpérimentés et les boutiques qui commandaient en nombre des titres qu’ils ne lisaient pas. Cette bulle spéculative explosa dans les années qui suivirent, mais des vieux fans américains se souviennent encore aujourd’hui avec émotion des quelques titres bizarres qu’ils découvrirent durant cette période (Hi Michael!).

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