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mercredi 12 juin 2019

Andy Perspective

 Je suis bien loin d'être un spécialiste de la perspective. 
Quand on me dit, de source fiable, qu'a priori Andy Kubert ne tracerait pas de lignes de fuite ni de persp, et qu'il ferait donc tout cela "à l'oeil", à main levée, je suis surpris. 
Il s'agissait de Dark Knight III.
Alors je creuse un peu et je regarde ce qu'il  a fait depuis.
Là, en dessous, les immeubles en fond sont en effet moyennement droits mais ça ne me choque pas tant que ça
 Pareil pour l'immeuble/tour en fond, pas raccord avec l'axe des autres bâtiments
Mais alors là!!! Pas besoin d'avoir fait des études d'archi pour voir que tout est bancal.
Le point de fuite semble se balader un peu partout.
Etonnant!

 ici c'est intéressant, même si c'est antérieur à DK III
Sur ce bout de crayonné on voit à la fois une perspective qui part vers le haut, classique (les immeubles les plus "à l'intérieur") et un début d'effet "fish eye", qui tord la perspective comme dans une sphère, sur l'extérieur
 La version encrée est très modifiée, et cet effet "fish eye" a été enlevé
 Que font les encreurs de ces étrangetés? Sandra Hope (comme Miki, son trait ne va pas à tout le monde, mais je trouve qu'avec Andy Kubert c'est bien adapté) conserve le côté bringuebalant de la perspective de ce tout récent boulot
 
 Ici j'ai l'impression, au contraire, qu’elle a réglé le problème, ou en tout cas aligné l'immeuble central
 
Attention, mon but n'est pas de dévaloriser le travail d'un Kubert que j'aime bien. Je suis juste surpris que le rejeton d'un prof (et génie) fasse les choses en dehors des clous ou en tout cas qu'il prenne pas mal de libertés avec quelques fondamentaux
Le dessin c'est aussi de la triche, et seule compte l'impression du lecteur au final, mais Andy Kubert n'est pas dans un style de dessin qui permet tant de libertés à mon avis, alors ça peut surprendre

Et pour bien appuyer le fait que je ne souhaite pas dévaloriser le travail de ce Kubert, je vous conseille de vous procurer ce livre, en vf chez Urban

Comme pour le Last Crusade de Miller/Romita Jr il y a le récit (en l’occurrence un Batman et un Detective Comics) scénarisé par Neil Gaiman (intéressant mais pas transcendant pour moi) il y a quelques années, et la version crayonnée intégrale (+ des roughs en fin de volume)
Il semblerait que certains lecteurs regrettent ces livres avec "deux fois la même chose". Je pense au contraire que lire le livre puis en voir la cuisine interne, sous la couleur et l'encrage, est un vrai plaisir
Je mets un petit bémol : il s'agit de la reprise d'un Unwrapped" us c'est à dire des bouquins qui sortent sans la version encrée/colorisée et donc, du coup, ils ont aussi le lettrage. C'est dommage car le pied total serait de voir le crayonné vierge de tout, encrage compris (surtout que ce dernier est fait sur ordi donc les planches originales au crayon ne l'ont pas)
Ce n'est pas le travail le plus représentatif de Andy Kubert, car le scénario/hommage de Gaiman a exigé énormément de "mimétisme" de la part du dessinateur pour singer, avec talent, le style de plein d'auteurs ayant œuvré sur Batman, mais l'exercice reste intéressant .
Enfin, nous constatons  à la comparaison que AK a ici un trait entre celui de son père et l'influence Jim Lee qui fait que Scott Williams lui est particulièrement adapté. Dommage qu'il ne s’adapte pas, à l'encrage, ou en tout cas de façon très peu perceptible, aux changements de styles du dessinateur (qui pourtant note près des cases, au crayon, quel artiste il "imite".

Les crayonnés de Last Crusade partaient des fichiers bidouillés du coloriste. Ces crayonnés là ont le lettrage. Ca s'améliore. Gageons que le prochain livre Urban a bénéficier de ce traitement sera parfait (fichiers ET sans lettrage)

17 commentaires:

Laurent Lefeuvre a dit…

Intéressant !

Deux choses.

1/ Je pense qu'Andy Kubert mise sur la couleur de la planche finale pour atténuer l'approximation de ses perspectives.
En effet, le noir et blanc rend plus évident les défauts, surtout quand on sait que l'accent va être mis sur le premier plan, et l'arrière un peu planqué par les effets, le titre (quand c'est une couverture), les bulles, la couleur, etc.

OR, c'est bien l'arrière-plan qui prend le plus de temps à réaliser.

Aussi, j'ai l'impression qu'il pose un point de fuite quand celui-ci est sur la feuille de dessin (c'est le cas de la (sublime) vue de Gotham en image 1.


2/ Pour les planches où le point de fuite doit être trois fois plus haut que la feuille de dessin (les grandes verticales, en gros, Andy semble s'en remettre à l'à peu près. C'est un peu limite, mais ma foi, je trouve que ce n'est pas catastrophique non plus.

Un contre exemple : John Romita Junior : on voit bien, surtout quand on a ton livre de crayonnés "Storyteller" (Pub !), qu'à l'inverse, même quand une perspective semble à minima superflue, voire inutile, JRjr passe un temps conséquent à poser ses persos et le décor dans un espace 3D crédible !

On m'a souvent dit (Emmanuel Lepage, je crois, de mémoire, et quelques autres dessinateurs rencontrés ados), qu'il ne fallait jamais utiliser de règle pour dessiner. Pour poser des bâtiments au crayons, oui. Pour poser des perspectives aussi. Mais au moment d'encrer, garder une main libre d'outil, pour garder la cohérence, la vie, d'un bâtiment.

Je le fais malgré tout parfois pour encrer certaines surfaces (contour d'une vitre, par exemple), mais même en pierre, en béton, en brique, un bâtiment doit VIVRE ! Alors je fais un minimum gaffe à donner une cohérence à la perspective, mais veille à garder de la spontanéité à l'encrage.


Il y a un exemple qui m'horripile depuis longtemps, c'est "le cas Enki Bilal".
Son "je-m'en-foutisme-d'artiste" dans l'exécution de ses villes m'empêche de le prendre au sérieux.

Exemple :

https://www.google.com/search?client=firefox-b-d&biw=1760&bih=840&tbm=isch&sa=1&ei=wqkAXbvQNsOelwTutInYDg&q=enki+bilal+perspective&oq=enki+bilal+perspective&gs_l=img.3...27718.28887..29442...0.0..0.79.358.5......0....1..gws-wiz-img.-0b6fa7cW7M#imgrc=ZaZLjd6-xzg2rM:


A++ !

Philippe Cordier a dit…

on est d'accord sur l'à peu près qui n'est pas catastrophique, mais me surprend
Me surprend autant que le trop plein apparent de quadrillage chez Jrjr
Deux excès?

La 1ère case est superbe en effet, et doit en partie aussi à l'encreur of course

Quant à la règle de la bannir (la règle) je ne peux qu’être à 100% d'accord. Il est rare qu'un décor tracé à la règle me touche alors que la vibration, même légère, et même sur fond de règle au crayon bien sur, créée par la main "libre" est incomparable

Et sur Bilal je dirais que son "souci des villes" est presque ce qui me gêne le moins tant l'ensemble me rebute (surtout les perso tous sur le même moule)

Plumoc a dit…

Etonnant de la part de quelqu'un qui est aussi prof,c'est ses élèves qui doivent bien se marrer:"faites ce que je dis ,pas ce que je fais.......!"

Cependant,sûr que ces immeubles à répétition doivent être une purge pour les artistes qui font du super-héros.Un travail d'exécution assez mécanique,surtout d'exécution, et qui plus est très chronophage,probablement très énervant sur des délais serrés.Celui qui aime ça se régale,les autres.....

Ce qui est surtout surprenant,c'est que malgré son expérience,"l'oeil "il ne l'a pas vraiment,en tout cas pas au niveau que l'on supposerait en voyant le reste et la pratique certainement régulière de cette façon de procéder.Curieux.Juste quelques lignes permettraient déjà pas mal de s'en sortir à main levée ensuite,je suppose.

Sinon,dans ce cas,ce sont les encreurs qui trinquent et doivent jurer comme des beaux diables devant ce lourd travail de rattrapage normalement pas prévu,surtout avec les normes de finition de crayonnés actuel.

Belle entrée très instructive.

Philippe Cordier a dit…

Merci

J'ai l'impression qu'à part UN encreur (celui de la première image :) les autres ne rectifient rien, ou presque
pas leur boulot (ce qui est vrai étant donné l'attente actuelle des editor)

Et si j'ai toujours également pensé que tant de décors sur du mensuel doit en effet être lourd j'ai, du coup, été surpris la première fois que John Jr m'a dit qu'il adorait faire des décors ,alors qu'il est l’archétype du gars pris dans d'éternelles deadline

Franck.Biancarelli a dit…

Ce sont clairement des pers faites à l’œil.
Pour mon goût, l'essentiel de temps ce sont les meilleurs car très vite le dessinateur s'approche de la rigueur du point de fuite sans en supporter les défauts.
Le défaut principal est que si on veut une absence totale de déformation donc un résultat qui imite la sensation de de l’œil humain et pas celle de la focale de l'appareil photo, il faut que les points de perspective soient écartés de 5 fois la taille de la grand diagonale de la case. C'est contradictoire avec le caractère punchy que requièrent les perspectives dans les Comicbooks (c'est par contre parfaitement respecté par Martin dans Alix). Du coup une correction avec plusieurs points de perspective est nécessaire. Et quand on a pris l' habitude de faire ça "à l’œil" cela donne un résultat à la fois punchy et naturel.

Philippe Cordier a dit…

Purée c'est technique là, mais je comprends l'essence :)
la prudence, et mon côté néophyte persiste à me faire penser que faire une pers tracée au crayon puis s'en détacher à la fois par le geste vif et l'encrage sans règle, doit être un "idéal"

Lionel a dit…

Je n'ai jamais compris les règles de perspective. Mais je suis d'accord avec l'idée de réaliser l'encrage des immeubles etc à la main et non pas à la règle pour plus de naturel. J'avoue que je n'ai jamais remarqué les libertés que Andy Kubert prend visiblement avec les perspectives. En même temps tout le monde ne peut pas s'appeler Schuitten.

J'ai été très impressionné par le travail de quadrillage de Romita Jr. Une rigueur qui, une nouvelle fois, n'apparaît pas aux yeux de ses détracteurs.

Etre très à cheval sur les perspectives me fait penser à ses artistes qui vont se sentir obligés de dessiner toutes les briques d'un mur ou toutes les fenêtres d'un immeuble. Je suis plus dans une approche "impressionniste" de la BD.

Laurent Lefeuvre a dit…

PIRE !
Ceux qui s'en remettent à des logiciels 3D pour incruster des murs de briques, des façades, avec leur corollaire de problèmes de cohérences d'épaisseur de traits, de non choix du degré de détails ou - en effet - une approche "impressionniste" pour "signer" (j'entends pas là "transformer en signes graphiques") le lointain, comme chez Pratt, pour n'en citer qu'un.

En clair : je préfèrerais toujours la vie d'un Andy Kubert pressé (même si, comme il a été dit, il est étonnant de voir qu'un dessin tiendrait bien mieux avec quelques lignes, très simples, tracées avec un point de fuite hors champs (merci pour l'anecdote de le règle de 5, Franck, je ne connaissais pas !).

On comprend aussi très bien pourquoi John Buscema détestait les univers urbains modernes, pour leur préférer les cités antiques et baroques de Conan, les jungle de Tarzan, ou les plaines du Far Ouest.

Philippe Cordier a dit…

Entièrement d'accord
Le dessin/BD/Comics serait un art en lui même? : )

Fred Steinmetz a dit…

Excellente entrée et très intéressante parce qu'ici ça pose la question du "réel" (ou de la logique je ne sais pas comment on pourrait nommer cela) qui se confronte aux sensations. Kubert privilégie les effets et la sensation qui entoure l'image, qui lui donne du sens, au détriment d'une logique contraignante. Il contourne la règle au profit d'une sensation. Honnêtement oui, ça se voit un peu... Mais je pense que c' est l'œil "technique" qui décèle ses "erreurs". Vraiment très intéressant parce que je ne l'aurais pas forcément remarqué au 1er coup d'œil.

Philippe Cordier a dit…

Oui c'est ça, et le réel contre la sensation, c'est passionnant
Un peu ce que j'avais proposé en conf avec Xavier Fournier : "Réalisme contre crédibilité"
Vous avez 5 heures :)


Laurent Lefeuvre a dit…

Je vais être un peu chiant ("ça nous changera pas", me direz-vous).

Je ne pense pas qu'Andy Kubert joue pas avec la sensation, en foirant un peu ses perspectives, car ce n'est pas une volonté d'auteur. Il n'en juste pas grand chose à ficher, je pense. Il néglige.

Évidemment, on ne peut que présumer, je ne suis pas dans sa tête, mais il me semble surtout au vu de son style très "premier degré", sans ironie, que ça n'aurait aucun sens de sciemment légèrement foirer les perspectives dans ses décors de villes.

Il doit faire le pari que, en effet, quasiment personne ne le remarque.

Cette hypothèse m'a rappelé un exemple inverse : un album que j'aime beaucoup les enquêtes du Détective Manuel Montano, par Miguelanxo Prado, publié à la fin des années 1980 dans À Suivre : Les immeubles y sont plantées sciemment n'importe comment, et participent de façon géniale, à donner l'impression que le monde entier (et nous avec) est IVRE !

Un mélange joyeux entre le Spirit... et la movida des films d'Almodovar.
Je vous le recommande, il doit se trouver assez facilement d'occase.

Voici le lien pour voir de quoi il retourne :

https://www.miguelanxoprado.com/fr/oeuvre/bd/manuel-montano

Lionel a dit…

"les enquêtes du Détective Manuel Montano, par Miguelanxo Prado" un régal de causticité, d'ironie et d'humanité. Comme tout Prado.

Je viens d'acheter l'album d'Urban. Je regrette aussi la présence des dialogues. Par contre, rapidement, je viens de voir des planches ou le dessin de Kubert dépasse les limites de la planche imprimée. Et depuis gosse, je suis fasciné par cette volonté de l'auteur qui développe son dessin au-delà du visuel album pour un souci de "justesse". Une approche qui vient en contradiction, il me semble, avec l'idée d'un dessinateur qui "n'en a juste pas grand chose à ficher, je pense. Il néglige." Sauf, s'il est dans l'efficacité d'une simple lecture "amateur". Sensation, crédibilité, réalisme... ou pragmatisme?

Philippe Cordier a dit…

C'est toujours beau du Prado, je n'en ai pas assez dans ma bibli

je suis vraiment étonné par cette approche "laxiste" des décors, car Laurent a raison, le style de Kubert est trop 1er degré pour être une approche volontaire de "déformation", et en même temps je pense qu'il ne compte pas uniquement sur le "ils ne verront que du feu" (c'est un prof quand même le gars) il doit y avoir une part de volontaire là dedans

Laurent Lefeuvre a dit…

Il doit y a voir un peu de tout ça à la fois...

La balance entre le "Be good, be kind, be on time !" énoncé par Klaus Janson.

Good... il l'est ! Kind, on m'a dit que c'est le cas aussi (même si hors-sujet ici), et "on time" doit aussi expliquer. Aller vite, du mieux qu'on peut.

En ça, Andy Kubert est un vrai pro, rien à dire.

Il reste humain malgré tout.

Parlant de déformation, il y en a un, en France, dont le boulot synthétise bien l'approche dynamique de Miller (période Elektra Lives Again) et l'affranchissement de l'académie : C'est Cyril Pomès qui vient de sortir "Le Fils de l'Ursari" (Rue de Sèvre). Des perspectives en "fish-eye" (la réalité comme vue à travers l'œilleton d'un judas).

Je suis fan !

Sa page Facebook : https://www.facebook.com/cyrille.pomes.9

Plumoc a dit…

Déformation volontaire ou pas,perspective.....C'est un peu hors sujet ici mais en même temps intéressant ,je crois:voici un lien vers une révélatrice expérience de création sous l'effet du LSD. Un petit condensé de l'histoire de l'art,peut-être?

Une série de portraits réalisés sous l'effet de la drogue.Une étude menée par un psychiatre qui aurait réalisé ce type de test sur environ 100 illustrateurs pour une période de 7 ans, de 1954 à 1961.

Ici 9 portraits réalisés dans un délai d'environ 9 heures après la prise du médicament:http://www.openculture.com/2013/10/artist-draws-nine-portraits-on-lsd-during-1950s-research-experiment.html

Ça ouvre des perspectives :-)

Philippe Cordier a dit…

Impressionnant!!!!!
Il aurait fallu en parler/montrer ça à, Moebius