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lundi 1 octobre 2018

Suspendre son incrédulité!?



Gros morceau aujourd'hui!
Et encore, chaque sujet effleuré mériterait une semaine d'entrées, mais essayons une mini synthèse on verra bien ce que ça donne.
La BD, ou plutôt le comics et plus précisément le genre super héros, nécessite ce que les ricains nomment "suspension of disbelief". En moche français ça donne "suspension consentie de l'incrédulité". En gros, il faut récupérer un regard d'enfant qui accepte le principe que la radioactivité, au lieu de vous envoyer à l'hosto, vous donne un sens radar, des mains qui collent ou une grosse peau verte, et que se balader avec un collant et le slip par dessus est une chose assez "normale".
Tous ceux qui lisent, ou ont lu, ce genre de récit comprennent et l'acceptent.
Quand on ne l'accepte plus on peut, soit tenter de faire coller les super héros à plus de "réalisme" (Millar, Hitch, Ross...) pour qu'ils évoluent avec nous, soit il faut changer de lectures, quitter le super héros et aller vers d'autres genre, laissant celui ci à la génération d'après. Je penche très nettement pour la seconde solution, moins égoïste.
En élargissant ce concept, je voulais évoquer des choses qui me sortent de la lecture et donc me renvoient en un sens à mon incrédulité. Des choses formelles cette fois ci, et qui n'ont pas toutes la même importance.

La "pliure" du comics, séparant deux pages, fait partie du deal avec le lecteur, mais il faut que le dessinateur en tienne compte quand il offre des doubles pages car si le perso principal est pile dans cette pliure c'est raté
Même quand rien d'essentiel n'est à cet endroit, la lecture est un peu gênée (cf Miller et son 300, plus agréable en format à l’italienne que lors de la parution en single avec toutes les doubles pages "coupées")
Un exemple avec cet impressionnant Fin Fang Foom de Romita Jr, dans sa version comics, et sa version numérique 
 
 Pire pour moi, et probablement l'une des choses qui me dérangent le plus en terme de "sortie de lecture" : des doubles pages au sens inversé, qui nécessitent de tourner le comics pour les voir.
JRjr, encore lui, en faisait pas mal à une époque. Cf ce Punisher. Jr introduit la scène, normalement, l'ambiance est posée et paf, il faut tourner le machin dans l’autre sens pour avoir le personnage, et revenir ensuite au sens normal! Je ne dois pas être le seul que ça dérange car la plupart des compil reprennent ces doubles pages et les remettent dans le bon sens, mais au passage l'image est forcément réduite puisque mise sur une seule page au final
 En terme de mise en page les comics ont toujours beaucoup joué avec la compo, le nombre de cases et leur agencement
Je suis friant de jeux de ce genre, verticalité, horizontalité, temps qui s'étire...tant que la lisibilité est maintenue, comme ici avec Miller/Janson
 De la même manière, n'avoir qu'un type de case peut être un choix intéressant et assumé (ici Byrne voulait un effet cinoche)
 Ca se corse, pour moi en tout cas, quand le dessinateur triture trop les cases
Neal Adams l'a beaucoup fait et je ne suis pas toujours fana
 Alan Davis en est un grand adepte, mais il va moins loin et ça me dérange moins, d'autant que c'est presque toujours pour lier ces diagonales à une action
 Gene Colan est l'un de ceux qui a le moins utilisé d'agencements classiques de cases.
Quand il enlève toutes les cases pour une méta case et que c'est lisible, ça me va, c'est l'un des codes des comics
 mais quand on a des obliques, des débords de cases, de multiples sens d'action..ça devient plus problématique en terme d’immersion
 Assez souvent il se lançait sans découper sa page au préalable et il pouvait se retrouver coincé par une case trop grande pour l'action, ou le contraire. Ici, le lien entre la forme des cases 2 et 3, et son imbrication dans la 5 parait bien artificiel.
 Quelques grands nous ont rappelé qu'un gaufrier ultra classique ne bride pas la créativité ni la narration (sans compter que d'une certaine contrainte peut naitre une créativité)
Kirby, avec ses pages à 4 cases, en est un parfait exemple
 Alex Toth prouve qu'un découpage classique permet des choses magnifiques (juste une accélération du tempo par un strip 2 composé de petites cases)
 il pouvait même garder lisible une séquence compliquée, comme une chorégraphie d'avions, dans un cadre strict
Les comics , avec souvent moins de cases par page que le Franco Belge, ont toujours pu s'amuser de mises en pages aérées, et j'aime ce principe comme là (encore!) Jrjr et son perso en fond qui sert à la fois de case 1 et de lien avec les autres.
 et quand il doit présenter deux séquences en parallèle il se contente de bouger les cases pour éviter l'effet " 2 colonnes" (une pour chaque action)...
 Toutefois, cet effet colonnes peut être recherché et fonctionner à merveille, comme avec ce coup de fil
 Je pourrais continuer des heures mais alors ce n'est plus une entrée de blog qu'il faudrait, mais un livre (et des auteurs meilleurs que moi ce sont penchés sur ces vastes sujets)
Je fini juste avec le boss : L'appel de l'espace/Signal from space  est peut être le plus sous estimé des livres de Will Eisner. Il est grandiose, situé entre l'épure à venir des bouquins futurs, et l'épate graphique et narrative de son Spirit.
Sur cette page il présente 3 actions sans aucune confusion
 et que dire de sa suite qui mêle cases avec bord, sans contour, éléments du décor servant de cadres, débord de persos...sans confusion ni gêner la lecture
 Quand il gérait aussi bien que ci dessous les pages sans véritables cases, on arrive presque à un niveau tel que le lecteur peut, s'il est bien pris dans l'histoire jusque là, ne pas s’apercevoir qu'il n'y a pas de cases classiques
Et vous, qu'est ce qui casse votre "suspension of disbelief"?

6 commentaires:

Lionel Garcia a dit…

Je suis comme toi, la narration "éclatée" de Neal Adams me dérange de plus en plus. Je la trouve bien plus gratuite que chez Alan Davis. Je me suis également toujours demandé quel était l'intérêt des doubles pages inversées chez Romita Jr. Par contre, j'adore le gaufrier 4 images de Kirby. L'image a de l'ampleur et l'immersion est totale. Ce qui ne m'empêche pas d'adorer également des classiques comme Toth, l'inventivité du maître Eisner et les expérimentations d'un Andréas.

Mais, c'est vrai que le nombre limité de vignettes dans le comic-book participe à une plus grande valorisation du dessin et une meilleure immersion dans le récit. Dans l'édition franco-belge le 45 pages avec 8, voire, 12 vignettes, impose encore, il me semble, une perception plus "sage" du récit. Et du coup, l'espace ne permet pas de donner au dessin toute son ampleur. Mais je perçois ces approches comme des différences culturelles. Pour moi, l'origine américaine du comic implique la plupart du temps un récit résolument tourné vers l'action; le franco-belge privilégie le récit et l'ellipse; le manga quant à lui se concentre sur l'émotion. Loin d'opposer ces approches, je trouve qu'elles permettent d'offrir au lecteur une diversité de plaisirs dans la lecture.

Le postulat de base commun à toutes ces approches étant que le récit soit digne d'intérêt.

Philippe Cordier a dit…

Oui historiquement il y a forcément une logique, qui n'est quasi plus d'actualité avec les passerelles plus que nombreuses entre les genres
Reste que pour moi, quel que soit le genre, la lisibilité de la narration est primordiale (sauf confusion voulue par l'auteur bien sur), et des techniques me font sortir de l'histoire

Michaël Picaud-Bernet a dit…

Eh ben énorme boulot, bel article, très instructif!

Tout ça me fait penser à de nombreux ouvrages tel Philémon de Fred, Julius Corentin Artefaques De Marc Antoines Mathieu, Sandman Ouvertures de JH Williams III, Imbattables de Pascal Jousselin, Trillium De Jeff Lemire...
Comme toi j'aime quand les auteurs se jouent des "obligations", des containtes imposées par un livre manuel pour caractériser au mieux certains concepts (le réve, le temps, l'infini,...), s'affranchissent de certaines barrières au service de leur histoire.
Je trouve que le travail de JH Williams III est hallucinant sur l'utilisation du découpage des cases, des pages,...
Mais effectivement tout cela peut faire sortir de l'histoire et la lecture peut demander un certain effort, et s'apparente à un jeu de piste nécessitant une gymnastique mentale.

Mais pour répondre à la questions, je trouve qu'il n'est pas judicieux d'utiliser ces techniques à tout va, sans une vrai direction artistique.
La double page au sens inversé aussi peut me gêner (J'ai le punisher que tu présentes ce qui me fait penser que du coup avec certaines reliures, on fait plus attention à ne pas abimer le livre qu'à le lire).
Après ce sont les découpages "hasardeux" de certaines planches, certains changements de dessinateurs (sauf si l'histoire le nécessite) ou l'absence de chapitrage qui peuvent me couper dans l'histoire, me sortir de ma "susoension of disbelef" .

Philippe Cordier a dit…

l'absence de chapitrage? C'est intéressant ça!
Là où je vois que je suis probablement old school dans mon goût narratif est que, parmi tous ceux que tu cites comme défricheur, chercheurs narratifs, je leur reconnais à tous un gros gros talent (juste Trilium que je ne connais pas) mais je ne suis fan de aucun : la poésie de Fred me laisse de marbre (j'ai honte) les expérimentations de MAM le laissent de glace et JH Williams est aussi loin de mon goût
Jousselin c'est différent, lui je le trouve trop "simple", trop attendu, loin derrière des vrais novateurs comme Fred justement

JP Nguyen a dit…

Pour répondre à la question posée en fin du post, ce qui me casse la "suspension of disbelief", c'est moins "comment c'est raconté" que "ce qui est raconté".
Les changements d'allégeance trop soudain et inexpliqué, le "out of character" au sein d'un même run, les énormes coïncidences, les intrigues illogiques ("Mapone" dans Daredevil End Of Days) tout ça me dérange infiniment plus qu'une double page dans un sens ou un autre ou un découpage un peu maladroit...

Philippe Cordier a dit…

tu ne me surprend pas et c'est super intéressant car je suis très tolérant sur ce genre de choses, à l’inverse des "soucis" techniques évoqués
la forme me dérange plus que le fond en fait, je me rends compte